Stop corruptionNotre article intitulé «Scandale à CIMFASO : des surfacturations de plusieurs milliards de francs CFA» (voir CC N° 124 du 25 janvier) a fortement troublé le sommeil de certains hauts responsables de la société. Et lorsque, dans notre édition du 10 février, nous avons invités nos lecteurs à lire l’acte 2 de cette affaire dans le journal du 25 février, le PDG de CIMFASO, Inoussa Kanazoé, et le DG, Inoussa Kaboré, ont dû sursauter de leur fauteuil. Les pressions se sont accentuées pour nous empêcher de

publier l’article. Mais c’était peine perdue.

«Allo ! C’est Courrier confidentiel ? (…) Ok ! Vous avez publié un article sur nous. Est-ce que je peux savoir les motifs de l’article ?». Au bout du fil, le Directeur général de CIMFASO, Inoussa Kaboré. Il insiste et persiste. Il veut absolument savoir «les motifs de l’article». Ma réponse est ferme : «Nous n’avons aucun motif à vous donner concernant notre travail». Mais il revient à la charge: «Je veux juste savoir les motifs de l’article. Est-ce qu’on peut se rencontrer pour en parler ?». Réponse : «Vous voulez absolument savoir pourquoi un journaliste a écrit un article de presse ? C’est son travail quotidien. Et à ce sujet, nous n’avons pas de motif quelconque à vous donner».

Du coup, la donne change. Il finit par se raviser. Cette fois, il veut simplement me rencontrer. Juste «pour faire connaissance», dit-il. Je n’y vois pas d’inconvénient. Il a peut-être des informations pour moi. Et c’est peut-être aussi l’occasion de savoir ce qu’il entend exactement par «motif de l’article». Ce genre de rendez-vous est souvent une belle occasion de collecte d’informations. Je le rassure donc que je le recontacterai. J’étais personnellement malade, alité, et ne pouvais, le même jour, honorer une quelconque rencontre. J’ai donc promis de le rappeler dès que possible.

Mais entre-temps, la situation s’accélère. Il n’a pas attendu que je le rappelle. Il a trouvé bon d’envoyer un émissaire sans en réalité me le dire. Ce dernier, quelqu’un que je connais très bien, m’appelle. Il me dit que ça fait très longtemps que nous nous sommes vu. Notre dernière rencontre date en effet de quelques années. Il avait tenté, alors que j’étais rédacteur en chef d’un autre bimensuel, d’infléchir la plume de l’un de nos journalistes qui investiguait sur une affaire dans laquelle un gros opérateur économique, agissant dans le domaine du transport, était trempé jusqu’au cou. Je m’étais alors fortement dressé contre cette tentative de corruption. Je lui avais balancé, en plein visage, les règles éthiques et déontologiques de la profession. Mais ils ont tous cru, lui et l’homme d’affaires, que l’argent pouvait régler tous les problèmes. Pourtant, le journaliste avait, à moult reprises, tenté d’avoir la version des faits du gros bonnet sur le sujet qu’il traitait. Mais ce dernier l’avait pratiquement nargué. Très imbu de sa personne, il avait cru qu’en refusant de parler, le journaliste n’aurait pas produit d’article. Mais en la matière, le fait de refuser de donner sa version des faits est en soi une information. L’article avait donc été produit, tout en mentionnant, bien sûr, que l’intéressé, contacté, n’avait pas souhaité s’exprimer sur la question. Mais à peine l’article paru qu’il a tenté d’inverser la tendance. Pas en fournissant sa version des faits, mais en optant pour la corruption. C’était peine perdue.

Et alors que je croyais que le même monsieur, cette fois émissaire de CIMFASO, avait tiré leçon du précédent épisode, il a insisté pour me voir à domicile. Mais au départ, je ne savais pas pourquoi il voulait me voir. Je ne savais pas non plus qu’il était l’une des têtes pensantes de CIMFASO. Il a dû battre des mains et des pieds pour retrouver le domicile. Au téléphone, il avait souhaité me voir «absolument». Et affirmé qu’il habitait dans la même zone que moi. L’objet de la visite ? Je ne le saurai pas de sitôt. Dans la foulée, il me fait savoir qu’il est de la même province que moi. Il réussit à créer de bonnes conditions d’échanges. Nous parlons de la vie des médias. Des difficultés que nous rencontrons, notamment la fermeture de certains journaux comme le Journal du jeudi qui, pourtant, avait visiblement une bonne audience. Je lui signifie que malgré ces difficultés, l’espoir est permis. Et dans les échanges, un morceau semble avoir retenu son attention : le spot que nous réalisons à chaque édition et qui est diffusé sur certaines chaines de télé. Mais aussi sur les réseaux sociaux.

Et puis, tout d’un coup, il vide son sac: «Je suis venu te voir parce qu’il y a des choses qu’on ne peut pas dire au téléphone». Surprise ! Notre article sur CIMFASO revient sur la table. Il me fait savoir qu’après le premier article, il a constaté que nous avons annoncé un acte 2 qui paraitra dans notre édition du 25 février. Il me demande de quoi il sera question. Je lui réponds, avec un air d’humour, qu’il sera question de la suite de… l’Acte 1. Je sens que des interrogations fourmillent dans sa tête. «Est-ce que tu ne peux pas nous arranger ça ?». La question m’a un peu surpris. Mais très vite, je donne un sens à ce fameux «nous» qu’il vient d’employer. Deux hypothèses : soit il travaille à CIMFASO, soit il a été envoyé par les hauts responsables de cette société. La réponse, je la trouve très vite : il est, lui-même, l’un des responsables de la boite. Je vois alors venir la suite de la conversation. Il va, cette fois, droit au but : «Le PDG et le DG sont des gens avec qui je travaille depuis longtemps ; ils ont beaucoup fait pour moi. Essaie d’arranger ça, s’il te plait !», me dit-il. Je lui renvoie alors une question : «De quelle manière voulez-vous qu’on arrange ça ?». Sa réponse ne se fait pas tarder: «Essaie de voir si tu peux surseoir à l’Acte 2. On va se voir après». Je lui explique, avec insistance, que nous avons un devoir de vérité vis-à-vis de nos lecteurs. Et que, de toutes les façons, l’acte 2 a été annoncé dans le journal ; Une façon de lui dire qu’il n’est pas question pour nous de faire machine arrière. Je lui affirme, assez gentiment, que ce qu’il me demande de faire est totalement contraire à la pratique journalistique. Mais le voici qui revient avec une autre question: «Dans ce cas, est-ce qu’on ne peut pas diluer un peu l’article ? On voit souvent certains journaux de la place où le titre est annoncé en grand à la Une, mais à l’intérieur, il n’y a pas grand-chose», me suggère-t-il. Mais je crois n’avoir pas bien compris le sens qu’il donne à… «diluer un peu l’article». Je le lui fais savoir. Et il me dit, tout de go, de voir si je peux «arranger un peu le contenu pour que ce ne soit pas trop fort». Là, je ne réponds pas. Il commence à m’énerver, ce monsieur ! Malgré toutes mes explications, il semble n’avoir rien compris. Ou peut-être a-t-il un peu trop compris. «D’ailleurs, je vais voir avec le DG pour qu’on passe te voir», me lance-t-il.

Et le voici qui sort un téléphone de sa poche. Il compose un numéro. «Je suis en train de l’appeler ; s’il est disponible, il va venir tout de suite. C’est mieux, non ?». Et voilà ! Il est en contact avec le DG. La conversation dure moins d’une minute. «C’est le DG Kaboré ; il est en réunion, mais il dit qu’il a presque fini ; il va rappeler tout à l’heure», affirme-t-il. Peu de temps après, son téléphone sonne. Il amplifie le volume. C’est le DG ! Et là, il tente de marquer des points ! «Je suis en face du journaliste actuellement ; je pense que ça va se régler. Si vous êtes disponible, c’est mieux qu’on le voit maintenant». Mais le DG semble avoir une rencontre. «Il dit que c’est mieux qu’on se voit le soir. Je vais t’appeler pour convenir de l’heure», insiste mon interlocuteur. Je lui demande alors si la société voulait, par cette rencontre dont il parle, me fournir des informations concernant le sujet de mon article. «Non, il faut qu’on te soutienne ! Tu sais, ce n’est pas facile pour les journaux d’avoir de la publicité. Et tu sais aussi que CIMFASO, c’est un grand groupe ! Il y a également d’autres sociétés qui appartiennent au PDG (Inoussa Kanazoé, NDLR). Tu sais, cher ami, ce n’est pas pour rien que certains journaux ont fermé. Ils n’ont pas de publicité. Mais on va voir pour arranger tout ça; si tu as ça régulièrement, c’est pas beaucoup, mais ça crée des ressources financières pour le journal. Ou bien ?». Je lui explique que ce n’est pas cela ma préoccupation. Et que si une société veut publier une annonce dans le journal, elle peut le faire de façon saine. Mais pas de cette manière ! Le rendez-vous, fixé le même soir, n’a pas eu lieu. J’ai décidé de ne pas les rencontrer.

Mais ils ne se sont pas avoué vaincus. La veille de la parution du journal, coup de tonnerre ! Par des manœuvres diverses, ils ont tenté d’infiltrer notre Rédaction. L’un de nos anciens collaborateurs, qu’ils croyaient être toujours avec nous, m’appelle. Il dit avoir été contacté par des journalistes d’autres Rédaction qui semblent être de mèche avec les patrons de CIMFASO. Ils lui ont demandé de leur envoyer par mail, dès qu’il a la possibilité d’accéder au contenu du journal en préparation, l’article portant sur l’Acte 2. Et il ajoute ceci : «Ils ont aussi demandé où le journal est imprimé». Et puis, il y a cette phrase lourde de sens : «Ils m’ont dit de gérer ça et qu’on allait se voir après. Mais ils ne savent pas que je ne suis pas au Courrier confidentiel. Je leur ai dit que j’allais voir et les rappeler».

Qui sont ces journalistes ? Notre investigation nous a permis de savoir qu’un noyau de journalistes (dont nous taisons les noms pour le moment) s’est formé autour des patrons de CIMFASO dans le seul but d’aider à redorer le blason de la société. A combien sont-ils payés ? Pourquoi voulaient-t-il absolument voir l’article avant parution ? Pourquoi ont-ils demandé le lieu d’impression du journal ? Je comprends alors que notre article qui fait le point du rapport d’expertise comptable sur la gestion de CIMFASO, réalisé en 2016, et qui révèle, entre autres, des surfacturations de plusieurs milliards de francs CFA et un gros préjudice pour le budget de l’Etat, a vraiment touché là où ça fait mal.

Pourtant, lorsque nous traitions le sujet, bien avant la réalisation du rapport d’expertise, nous avons mené les démarches nécessaires pour rencontrer les responsables de CIMFASO afin de recueillir leur version des faits. Nous conservons d’ailleurs toujours les traces des appels effectués et des sms envoyés au PDG, Inoussa Kanazoé, afin de solliciter un rendez-vous. Le service administratif de CIMFASO a également été contacté. Mais pendant des mois, nos relances n’ont pu permettre d’obtenir l’entretien. Que cherchaient alors à cacher les patrons de CIMFASO ? Le rapport d’expertise comptable (Voir CC N° 124 et 126) apporte sans doute des réponses plausibles à cette interrogation. Lorsque l’expert a donné un coup de pied dans la fourmilière de la gestion de la société, des odeurs nauséabondes se sont aussitôt dégagées. En plus des surfacturations de plusieurs milliards de francs CFA, et d’autres pratiques malsaines, la société doit, au titre des taxes et impôts, plus de sept milliards de francs CFA à l’Etat.

Nous avons fait échos de ce rapport très accablant. Mais les pressions ont été énormes pour empêcher la parution de l’Acte 2 de notre article. Mais nous l’avons publié, dans notre édition du 25 février, sans changer la moindre virgule. Sauf que le spot publicitaire de l’édition comportant cet Acte 2 n’a pu être réalisé. L’agence qui devait le faire ne répond plus à nos appels.

Par Hervé D’AFRICK

 

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